C’est toi, chère lumière de mes jours ; c’est toi qui me rappelles à la vie ; voudrais-je la conserver, si je n’étais assurée que la mort aurait moissonné d’un seul coup tes jours et les miens ! Je touchais au moment où l’étincelle du feu divin, dont le Soleil anime notre être, allait s’éteindre : la nature laborieuse se préparait déjà à donner une autre forme à la portion de matière qui lui appartient en moi, je mourais ; tu perdais pour jamais la moitié de toi-même, lorsque mon amour m’a rendu la vie, et je t’en fais un sacrifice. Mais comment pourrai-je t’instruire des choses surprenantes qui me sont arrivées ? Comment me rappeler des idées déjà confuses au moment où je les ai reçues, et que le temps qui s’est écoulé depuis rend encore moins intelligibles ?
À peine, mon cher Aza, avais-je confié à notre fidèle Chaqui le dernier tissu de mes pensées, que j’entendis un grand mouvement dans notre habitation : vers le milieu de la nuit, deux de mes ravisseurs vinrent m’enlever de ma sombre retraite avec autant de violence qu’ils en avaient employée à m’arracher du Temple du Soleil.
Quoique la nuit fût fort obscure, on me fit faire un si long trajet, que succombant à la fatigue, on fut obligé de me porter dans une maison dont les approches, malgré l’obscurité, me parurent extrêmement difficiles.
Je fus placée dans un lieu plus étroit et plus incommode que n’était ma prison. Ah, mon cher Aza ! pourrais-je te persuader ce que je ne comprends pas moi-même, si tu n’étais assuré que le mensonge n’a jamais souillé les lèvres d’un enfant du Soleil1 !
Cette maison, que j’ai jugé être fort grande par la quantité de monde qu’elle contenait ; cette maison comme suspendue, et ne tenant point à la terre, était dans un balancement continuel2.
Il faudrait, ô lumière de mon esprit, que Ticaiviracocha3eût comblé mon âme comme la tienne de sa divine science, pour pouvoir comprendre ce prodige. Toute la connaissance que j’en ai, est que cette demeure n’a pas été construite par un être ami des hommes : car quelques moments après que j’y fus entrée, son mouvement continuel, joint à une odeur malfaisante, me causèrent un mal si violent, que je suis étonnée de n’y avoir pas succombé : ce n’était que le commencement de mes peines.
Un temps assez long s’était écoulé, je ne souffrais presque plus, lorsqu’un matin je fus arrachée au sommeil par un bruit plus affreux que celui d’Yalpa4 : notre habitation en recevait des ébranlements tels que la terre en éprouvera, lorsque la Lune en tombant, réduira l’univers en poussière5. Des cris, des voix humaines qui se joignirent à ce fracas, le rendirent encore plus épouvantable ; mes sens saisis d’une horreur secrète, ne portaient à mon âme, que l’idée de la destruction (non seulement de moi-même) mais de la nature entière. Je croyais le péril universel ; je tremblais pour tes jours : ma frayeur s’accrut enfin jusqu’au dernier excès, à la vue d’une troupe d’hommes en fureur, le visage et les habits ensanglantés, qui se jetèrent en tumulte dans ma chambre. Je ne soutins pas cet horrible spectacle, la force et la connaissance m’abandonnèrent ; j’ignore encore la suite de ce terrible événement. Mais revenue à moi-même, je me trouvai dans un lit assez propre, entourée de plusieurs Sauvages, qui n’étaient plus les cruels Espagnols6.
Peux-tu te représenter ma surprise, en me trouvant dans une demeure nouvelle, parmi des hommes nouveaux, sans pouvoir comprendre comment ce changement avait pu se faire ? Je refermai promptement les yeux, afin que plus recueillie en moi-même, je pusse m’assurer si je vivais, ou si mon âme n’avait point abandonné mon corps pour passer dans les régions inconnues7.
Te l’avouerai-je, chère Idole8 de mon cœur ; fatiguée d’une vie odieuse, rebutée de souffrir des tourments de toute espèce ; accablée sous le poids de mon horrible destinée, je regardai avec indifférence la fin de ma vie que je sentais approcher : je refusai constamment tous les secours que l’on m’offrait ; en peu de jours je touchai au terme fatal, et j’y touchai sans regret.
L’épuisement des forces anéantit le sentiment ; déjà mon imagination affaiblie ne recevait plus d’images que comme un léger dessin tracé par une main tremblante ; déjà les objets qui m’avaient le plus affectée n’excitaient en moi que cette sensation vague, que nous éprouvons en nous laissant aller à une rêverie indéterminée ; je n’étais presque plus. Cet état, mon cher Aza, n’est pas si fâcheux que l’on croit. De loin il nous effraye, parce que nous y pensons de toutes nos forces ; quand il est arrivé, affaibli par les gradations de douleurs qui nous y conduisent, le moment décisif ne paraît que celui du repos. Un penchant naturel qui nous porte dans l’avenir, même dans celui qui ne sera plus pour nous, ranima mon esprit, et le transporta jusque dans l’intérieur de ton Palais. Je crus y arriver au moment où tu venais d’apprendre la nouvelle de ma mort ; je me représentai ton image pâle, défigurée, privée de sentiments, telle qu’un lys desséché par la brûlante ardeur du Midi. Le plus tendre amour est-il donc quelquefois barbare ? Je jouissais de ta douleur, je l’excitais par de tristes adieux ; je trouvais de la douceur, peut-être du plaisir à répandre sur tes jours le poison des regrets ; et ce même amour qui me rendait féroce, déchirait mon cœur par l’horreur de tes peines. Enfin, réveillée comme d’un profond sommeil, pénétrée de ta propre douleur, tremblante pour ta vie, je demandai des secours, je revis la lumière.
Te reverrai-je, toi, cher Arbitre de mon existence ? Hélas ! qui pourra m’en assurer ? Je ne sais plus où je suis, peut-être est-ce loin de toi. Mais dussions-nous être séparés par les espaces immenses qu’habitent les enfants du Soleil, le nuage léger de mes pensées volera sans cesse autour de toi.
1. Le mensonge n’a jamais souillé les lèvres d’un enfant du Soleil : [Note de l'autrice] il passait pour constant qu’un Péruvien n’a jamais menti. 2. Balancement continuel : cette maison suspendue est en réalité un bateau que ne connait pas Zilia. 3. Ticaiviracocha : Dieu créateur pour les Incas. 4. Yalpa : le tonnerre. 5. Réduira l’univers en poussière : [Note de l'autrice] les Indiens croyaient que la fin du monde arriverait par la Lune qui se laisserait tomber sur la terre. 6. Espagnols : ce sont des Français qui ont attaqué le bateau espagnol et ont recueilli Zilia sur leur navire. 7. Passer dans les régions inconnues : [Note de l'autrice] les Indiens croyaient qu’après la mort, l’âme allait dans des lieux inconnus pour y être récompensée ou punie selon son mérite. 8. Chère idole : Aza est élevé au rang de divinité par Zilia.
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